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Qu’est-ce que la guerre hybride ?

Qu’est-ce que la guerre hybride ?

En complément du séminaire PpP 2016 de la CIOR en Italie, l’article d’un des intervenants
permet une meilleure compréhension de ce qu’est la guerre hybride.

Chacun connaît la célèbre phrase de Clausewitz sur la guerre comme « caméléon », dont les formes varient suivant les temps et les époques. Récemment, cette question d’évolution de l’art de la guerre s’est posée en s’intéressant aux actions russes en Crimée et dans l’Est de l’Ukraine. À observer ces modes d’action, un nouveau concept est employé, celui de « guerre hybride ». Pourtant, cette notion – assez large – ne date pas de 2014 et ne correspond qu’imparfaitement à l’éclosion d’un nouvel art de la guerre ; il s’agit d’abord et avant tout d’essayer d’appliquer sur un conflit qui paraît neuf un terme aux vastes ramifications polysémiques.

L’avantage de ce terme est que l’hybridité définit, en nature, l’alliance de composants multiples servant aux mêmes fins. Un véhicule hybride est donc à essence et à électricité, mais sert à propulser une même voiture. Il en va ainsi pour un conflit hybride qui joue sur la complexité de l’environnement et règle sa partition en choisissant avec soin le registre des actions à mener, sur la large palette des actions diplomatiques, économiques, militaires et informationnelles. Souvent confondue avec l’asymétrie ou la guerre non-conventionnelle, la guerre hybride use de ces actions mais ne dédaigne pas non plus l’emploi des moyens militaires réguliers quand le besoin s’en fait sentir, même si c’est souvent en dernier recours et faute de mieux. Dit autrement, l’hybridité est une stratégie qui vise à la conjugaison de tous les moyens contre un pays donné – et sans se résumer à la simple force militaire – en faisant porter ses efforts sur la déstabilisation d’un gouvernement et/ou d’une société en se gardant toutefois de toute action qui verrait l’introduction de partenaires extérieurs (alliés, forces d’interposition…). Bref, il s’agit d’une guerre sous le seuil.

Plus que tout, un conflit hybride s’appuie sur une connaissance de son environnement stratégique et s’ajuste aux conditions du terrain. Plus qu’une théorie, il s‘agit d’un catalogue de pratiques qu’on peut certes identifier, mais qui pourraient, ici ou là, prendre d’autres formes, selon les cultures stratégiques à l’œuvre, les niveaux stratégiques visés et les organisations humaines ou collectives présentes. Si l’on doit chercher une définition, le conflit hybride est avant tout une combinaison entre des moyens conventionnels, irréguliers et asymétriques, jouant sur les champs 2 idéologiques et politiques comme informationnels pour manipuler en permanence les perceptions, et combinant forces spéciales et forces conventionnelles, agents de renseignement et provocateurs politiques, médias et acteurs économiques, cyberactivistes et criminels, paramilitaires et terroristes. L’objectif est donc de mener un effort offensif et global contre un pays, un état ou une institution, en l’affaiblissant via une crise permanente, une insurrection, une crise humanitaire ou politique grave, voire une guerre civile. L’approche hybride identifie, creuse et révèle les lignes de failles d’une société, qu’elles soient économiques, ethniques ou culturelles, pour créer des tensions permettant de déstabiliser le pouvoir étatique.

Sur un plan opérationnel et tactique, l’hybridité bénéficie de la mise à disposition de moyens technologiques autrefois propriété des États et de forces armées régulières, mais qui se trouvent aujourd’hui dans les mains de groupes armés ou d’acteurs non- étatiques. Il n’est ainsi pas étonnant de rappeler que l’icône de la guerre hybride a été jusqu’à récemment le Hezbollah, qui dans la guerre de juillet 2006 contre Israël, avait fait la démonstration de ses capacités, notamment en mettant en œuvre des armements de très haute-technologie comme des missiles antichars et antinavires ou des drones, le tout amplifié par une très grande agilité tactique et une adaptation rapide aux conditions du conflit, soutenu par une propagande formidable.

Stratégie plastique et évolutive, la guerre hybride pose la question de l’adaptation de nos sociétés comme de nos outils militaires. Certes, le cas de l’OTAN montre une certaine tendance à vouloir d’abord et avant tout répondre aux problèmes posés par la Russie. Concentrée sur le cas de l’Ukraine, et cherchant à éviter la répétition, ailleurs et sur un territoire de l’Alliance, l’OTAN a entamé un travail critique de grande qualité. La première étape vise à remettre sur la table la connaissance de la Russie, à analyser la façon de procéder des Russes et à comprendre la façon dont ils soufflent le chaud et le froid, mêlant vérités et mensonges ; on redécouvre ainsi Poutine, son cercle d’oligarques, ses précédents discours et prises de position – notamment une intervention au Forum de sécurité de Munich en 2007 qui paraît a posteriori d’une glaçante actualité. On se surprend à relire les travaux de doctrine russe qui reprennent une longue tradition soviétique, avec une appétence pour les opérations dans la profondeur et le contrôle réflexif, tout en jouant sur la déception et la désinformation. On baptise le tout hâtivement de « doctrine Gérasimov », du nom du chef d’état-major de l’armée russe, et on cherche à réagir.

Comme auparavant dans son histoire, l’OTAN fait preuve de sa capacité d’adaptation. Entre le sommet de Newport de septembre 2014 et celui de Varsovie en juillet 2016, l’Alliance se transforme et se dote de mesures importantes pour répondre à ce type de crise. Cela débute par la mise en place de mesures de réassurance dès l’été 2014, tandis qu’est élaboré un ensemble plus large présenté à Newport, dont la réalisation phare est l’annonce du plan « réactivité » (Readiness Action Plan ou RAP) qui engerbe des mesures « visant tant à répondre au besoin continu d’assurance des Alliés qu’à prévoir l’adaptation de la posture militaire stratégique de l’Alliance (via) une présence aérienne, terrestre et maritime continue et une activité militaire significative dans l’est de l’Alliance, toutes deux par rotation ». Au centre de ce dispositif, la Force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation (Very High-Readiness Joint Task Force ou VJTF) s’apparente à une « force d’action super-rapide » dont l’envoi permettrait, en principe, de stabiliser une 4 crise naissante ici ou ailleurs. L’ensemble s’inscrit dans un contexte d’accord sur la nécessité de dépenser plus, et mieux, pour atteindre le seuil des 2% du PIB consacré à la défense. En outre, de nombreuses pistes sont étudiées pour favoriser l’interopérabilité entre alliés, accroître le partage du renseignement, développer notre communication stratégique et développer les partenariats avec d’autres organisations comme l’Union européenne, dont les sanctions économiques doublent les mesures militaires prises par l’OTAN. Enfin, pour la première fois en Europe depuis la fin de la guerre froide, les effectifs militaires cessent d’être une variable d’ajustement et la sécurité revient au centre des préoccupations majeures des citoyens.

Est-ce pour autant suffisant pour se prémunir contre toute attaque hybride ? Si l’on s’interroge sur l’importance donnée au sujet, sur les publications, les discussions et la mise au point de techniques et procédures, sans doute est-ce un premier pas positif et dans la bonne direction. Oui, les alliés et l’OTAN ont pris conscience du danger et se sont engagés sur une voie positive. En revanche, on peut être plus critique quant à l’angoisse de voir des campagnes « hybrides » partout en Europe, tandis que le discours sur l’hybridité s’est traduit dans la volonté de geler toute coopération avec la Russie. Jusqu’à un certain point, la nécessité de tenir ouverts des canaux de communication avec la Russie était essentielle, puisque les discussions sur le futur de l’Ukraine comme sur la résolution de la crise syrienne nécessitaient un partenaire russe. Les tensions récentes ont encore une fois, semble-t-il, fait basculer le rapport de force et accéléré plutôt que diminué les risques de confrontation directe.
Dans ce cadre, les travaux sur la guerre hybride sont à la fois riches d’enseignement et limités. Riches, ils donnent à voir la façon dont les campagnes militaires actuelles font passer au second plan les forces conventionnelles, au profit d’autres acteurs, tandis que la propagande et les outils médiatiques ouvrent un nouveau front essentiel pour gagner la bataille des esprits. Limités, car il n’existera pas un modèle chimiquement pur mais bien des façons de faire qui sauront jouer sur la surprise et la sidération. S’il existe une réponse, elle doit tenir dans la capacité des pays et de leurs populations à développer un esprit de résilience pour se garantir contre les fausses rumeurs, comme contre les agressions envers leurs modes de vie. C’est là où les réservistes jouent sans doute leur plus grand rôle.

 

Dr. Guillaume Lasconjarias, chercheur au Collège de défense de l’OTAN, chef de bataillon (r)

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